Vous reprochez à quelqu’un un comportement blessant, et quelques minutes plus tard, c’est vous qui présentez des excuses. Ce retournement a un nom : DARVO. La psychologue américaine Jennifer Freyd l’a décrit en 1997, pour désigner la réaction de certaines personnes quand on les met face à ce qu’elles ont fait. Voici comment il fonctionne, ce que la recherche en dit, et comment y répondre.
Trois temps : nier, attaquer, inverser
DARVO est l’acronyme anglais de Deny, Attack, Reverse Victim and Offender : nier, attaquer, et inverser les rôles de la victime et de l’agresseur.
- Nier. « Je n’ai jamais dit ça. » « Tu inventes. » Le fait lui-même est contesté.
- Attaquer. La critique se déplace sur vous : votre mémoire, votre stabilité, vos intentions. « Tu es toujours en train de chercher la petite bête. »
- Inverser. La personne mise en cause devient la blessée. « Tu ne te rends pas compte du mal que tu me fais avec tes accusations. »
Les trois temps s’enchaînent souvent en une seule réponse. À la fin de l’échange, la question de départ a disparu, et la discussion porte sur votre comportement. Vous repartez en vous demandant si vous n’avez pas exagéré, alors que vous étiez venu parler d’un fait précis.
Jennifer Freyd a d’abord décrit cette réaction chez des auteurs de violences sexuelles mis en cause. Elle se retrouve bien au-delà : dans les couples, les familles, les équipes de travail, et même dans la réponse de certaines institutions à une plainte.
Des exemples dans la vie courante
- En couple : « Tu as fouillé mon téléphone. » Réponse : « Je n’ai rien fouillé. Tu es d’une méfiance maladive, et c’est moi qui souffre de vivre avec quelqu’un qui me soupçonne. »
- En famille : « Ta remarque sur mon poids m’a blessée. » Réponse : « Je n’ai rien dit de méchant. Tu dramatises tout, et tu gâches le repas que j’ai préparé pour toi. »
- Au travail : « Tu as présenté mon dossier comme le tien. » Réponse : « C’est faux, on l’a fait ensemble. Tu cherches à me faire passer pour un voleur devant l’équipe, c’est grave. »
Ce que la recherche en dit
Le travail de l’équipe de Jennifer Freyd, à l’université de l’Oregon, a apporté plusieurs résultats :
- Une étude publiée en 2017 montre que les personnes confrontées à un tort utilisent souvent cette réponse, et que les personnes qui la subissent se reprochent davantage la situation.
- Des expériences publiées en 2020 montrent que des témoins exposés à une réponse DARVO croient moins la victime et la blâment davantage.
- Les mêmes travaux indiquent que des participants informés sur DARVO jugent ensuite l’auteur moins crédible.
Ce dernier point compte : connaître le mécanisme réduit son effet, sur vous comme sur l’entourage.
DARVO n’est pas le triangle de Karpman
Les deux notions parlent de victime, mais elles ne décrivent pas la même chose.
- Le triangle de Karpman décrit un jeu où chacun passe tour à tour par les rôles de persécuteur, de sauveur et de victime. L’article sur le triangle de Karpman le détaille.
- DARVO décrit une réaction précise au fait d’être mis en cause. Il n’y a pas de rotation : l’auteur du tort prend la place de la victime, et vous celle de l’accusé.
Le distinguer d’une défense honnête
Une personne accusée à tort nie aussi, et elle a raison de le faire. La différence ne se trouve pas dans le déni, mais dans la suite. Une défense honnête répond au fait, apporte des éléments, et reste sur le sujet. DARVO quitte le sujet, s’en prend à vous, et finit par réclamer réparation. Si vous en sortez à chaque fois en doutant de votre mémoire, l’article sur le gaslighting décrit ce doute fabriqué.
Comment y répondre
- Préparez un seul fait. Daté, précis, vérifiable. « Mardi soir, tu as lu mes messages pendant que je dormais. »
- Ne défendez pas votre personne. Quand l’attaque arrive, ne débattez pas de votre caractère : revenez au fait.
- Nommez le déplacement, une fois. « On parlait de mardi soir. On parle maintenant de moi. Je reviens à mardi. »
- Refusez l’inversion sans vous justifier. « Je comprends que tu le vives mal. Ça ne change pas ce qui s’est passé. »
- Arrêtez l’échange s’il tourne en rond. Vous n’avez pas besoin d’un aveu pour savoir ce que vous avez vécu.
- Gardez des traces : messages, dates, témoins. Elles vous protègent du doute, et serviront si vous devez un jour saisir un tiers.
Quand c’est grave
DARVO accompagne souvent des violences psychologiques ou physiques, parce qu’il réduit la victime au silence par la culpabilité. Si les faits relèvent de la loi, l’article sur les violences psychologiques dans le couple détaille les recours. En cas de danger immédiat, appelez le 17. Le 3919 écoute et oriente les victimes de violences, de façon anonyme et gratuite.
La page de Jennifer Freyd consacrée à DARVO recense les études publiées sur le sujet.